Jeff Buckley - Grace (1994)
- Benjamin Bertrand

- 27 mars 2018
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 23 août 2018
Un seul album a suffi à Jeff Buckley pour laisser une trace indélébile dans l'histoire du rock. Dix chansons et puis s'en va ?

Plantons le décor tout de suite. J’aime Jeff Buckley. J’aime sa voix et ses talents (pas assez reconnus) de guitariste. J’aime son charisme et son sens de l’abandon sur scène. J’aime ses compositions comme les reprises, sa belle gueule aussi. Il y a même une part de jalousie. Vous savez, c'est ce genre de mec qui vous énerve car il a tout pour lui. Bref. J’aime Jeff. Autant que je déteste sa légende. Les lignes qui suivent seront donc d’une subjectivité toute assumée.
S’il y a un album qui a façonné ma culture musicale, c’est définitivement GRACE. Au moment de sa sortie, le monde (ou une partie du monde, dont votre serviteur) se remet doucement de la disparition de Kurt Cobain. Les amoureux du rock suivent des yeux les derniers grains de poussière de la comète grunge dans le ciel des 90’s (mais si souvenez-vous, l’époque des boys bands, de l’euro dance, du fluo…). Pendant ce temps, Liam Gallagher se demande ce qui le retient de mettre une tarte à son frangin Noel, Ben Harper a le cul vissé sur sa chaise et Thom Yorke jure qu’il ne jouera plus JA-MAIS « Creep » (ou alors une petite version acoustique, comme ça, vite fait).

En août 1994 donc, sort le premier album studio d’un jeune auteur-compositeur-interprète (« singer-songwriter » comme ils disent aux States), inconnu ou presque car fils de. Jeff Buckley a grandi sans le père (Tim, légende folk disparue elle aussi prématurément) et va pour de bon éclipser le géniteur avec son opus sorti de nulle part.
A l’époque, de RockSound aux Inrocks en passant par Rock N Folk, toute la presse spécialisée française (ou presque) sent la grosse sensation arriver. « The Next Big Thing » comme ils disent toujours aux States. A noter d’ailleurs que le disque a plus de succès en France ou en Australie que chez l’Oncle Sam. Dans l’hexagone, GRACE est disque d’or un an après sa sortie à une période où le téléchargement n’existe pas. Le disque reçoit le Grand Prix de l’Académie Charles-Cros et un accueil souvent enthousiaste dans les rédactions. Stan Cuesta (dans ce qui reste pour moi la meilleure chronique du disque à lire ici : http://www.stancuesta.com/article-chr-jeffbuckley.htm ) dira de GRACE : « Attention OVNI ! ». Et c’est exactement ce que j’ai ressenti dès la première écoute de cet album. Une tempête dans mon crâne. Des montagnes russes sonores. La sensation que ces dix chansons ont été écrites et enregistrées rien que pour moi. Ce disque a littéralement changé ma vie.

Faire une chronique titre par titre est inutile car GRACE ne se dissèque pas. Il se digère ou pas. Il faut bien admettre que cet album n’est pas si accessible. Si aujourd’hui « Hallelujah » est repris dans tous les télé-crochets du monde entier (Jeff en fait d’ailleurs lui-même une reprise car il chante la version de John Cale qui lui-même reprend la version originale de Leonard Cohen…tout le monde suit ?), le spectre musical balayé tout au long du disque est trop large pour être étiqueté d’un label unique.
Le meilleur exemple de cette élasticité se situe autour de la 42 ème minute, entre « Corpus Christi Carol » et « Eternal life ». Passer d’un chant de Noël où la voix tutoie les anges à un brûlot rock nettoyé aux guitares bien grasses, c'est le signe que Jeff Buckley est allé là où il voulait. Avec naïveté et candeur parfois. Mais aussi avec l’assurance du type qui savait qu’il livrerait en temps et en heure. Un peu comme si la fin de l’histoire était déjà écrite. Car au fil des titres, c’est bel et bien l’urgence qui domine. Le besoin impérieux de tout balancer pour ne rien regretter.
Jeff Buckley interprète "Grace" sur le plateau de Nulle Part Ailleurs en 1995.
GRACE est un album mélancolique et torturé, patiné au Led Zep et aux Smiths. Les guitares sont clinquantes, en particulier la Fender Telecaster, sorte de couteau suisse de la gratte. Le mixage final d’Andy Wallace (producteur entre autres de Nirvana, Foo Fighters ou System of a Down) est une leçon d’équilibre entre les harmonies vocales de Jeff (ce pont sur la chanson « Grace »…) et les nombreuses cordes. Le reste du groupe, pourtant jeune et novice, offre un socle solide pour les envolées de Buckley. Il y a tant de choses et de sentiments dans cet album qu’il peut parfois rebuter.
Mais les crescendo de « Mojo Pin » ou de « Lover » ne peuvent pas laisser indifférent. « Last goodbye » inspire des images, donne envie d’aimer et de tout quitter. « Lilac wine » (reprise envoûtée de Nina Simone) ou « So real » vous somment d’écrire sur ces petits riens qu’on aime ou qu’on déteste, comme si ça devenait urgent. A chaque étape, la voix de Jeff Buckley propose quelque chose d’unique pour l’époque. Matt Bellamy (chanteur de Muse) dira d’ailleurs que GRACE a agi sur lui comme une sorte de révélation pour oser plus avec sa voix. Et puis il y a « Dream brother »...
Son riff d’intro est une des choses les plus belles qui soit sortie d’une six cordes depuis des lustres. Rien que ça. Tous les morceaux de GRACE sont revisités en live. Après presque deux ans de tournée, certains titres sont même méconnaissables comme "Eternal life" qui sera ré-enregistré en studio, sous le nom de "Road version". Mais « Dream brother » offre un terrain de jeu quasi-infini aux vocalises diaboliques de Buckley fils (dont la voix couvrait plusieurs octaves). Ça part de très très bas pour finir si haut qu'on peut en être étourdi. Pour les curieux, je ne saurai que trop vous conseiller le live officiel enregistré à Chicago en 1995, même si la version du festival de Glastonbury est la plus hallucinante et hallucinée selon moi :
Ma version préférée de ma chanson préférée : "Dream brother" à Glastonbury en 1995.
Plus de 20 ans après sa sortie, je suis toujours sur un fil en écoutant GRACE. Tiraillé. Partagé. Tellement heureux d’avoir vu Jeff Buckley en chair et en Telecaster aux Eurockéennes 95, pressé qu’il était d'aller voir Page & Plant jouer juste après lui. Incrédule aussi en songeant aux chansons qu’il n’écrira pas. Et finalement heureux de lire ou d’entendre les hommages d’artistes comme U2, Coldplay ou Radiohead pour les plus connus.
GRACE est devenu pour certains une sorte d’objet de culte. Un vieux pote de bahut qu’on revoit avec plaisir pour d’autres. Ou comme une histoire d’amour qui dure, qui évolue avec les années mais ne se fane jamais.












👏👏👏
Je suis vraiment fan !!!!!!!!!!
Mais c’est excellent!